Plaidoyer pour la naloxone

11 mars 2019

En février, la Fédération bruxelloise des institutions pour toxicomanes (Fedito) a organisé sa journée d’étude annuelle sur le thème « Réduire les décès et limiter les infections ». L’une des questions au cœur des débats concernait la mise à disposition plus large de la naloxone, l’antidote des overdoses aux opiacés.

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Lors de la journée d’étude « Drugs in Brussels 2019 »*, les intervenants ont regretté l’accès actuellement limité à la naloxone en Belgique : seule une forme injectable (Naloxon B.Braun, 0,4mg/ml, 47€/10 doses) est disponible sur notre marché, sur prescription médicale et non remboursée. « Son usage est donc complexe, malgré son intérêt en termes de santé publique », explique Sébastien Alexandre, directeur de Fedito. En outre, « étant donné le cadre légal belge, une personne injectant de la naloxone à une autre pourrait être poursuivie pour exercice ‘illégal’ de la médecine… Il est donc nécessaire de faciliter cet usage. Il est très difficile mais possible de se procurer une version nasale de ce produit via des services de réduction des risques français pour 50€… Là encore il faut passer par une prescription médicale, ce qui en limite l’accès ».

Inquiétantes overdoses

« Pourquoi faciliter l’accès à la naloxone ?, interroge Anne-Christine Moreau, une pharmacienne travaillant dans un CSAPA (Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie) et dans un CAARUD (Centre d’accueil et d’accompagnement pour la réduction des risques pour usagers de drogues) à Orléans (France). Parce que ça sauve des vies ! Plusieurs études démontrent que pour cinq personnes formées à son utilisation, on compte un décès en moins par overdose (OD). C’est sur ce postulat de base que se sont appuyées les institutions françaises pour déployer largement la naloxone dans le pays ».

Selon l’ANSM, l’Agence française de sécurité du médicament, depuis 10 ans, il y a une augmentation des consommations d’antalgiques opioïdes dans le cadre de la prise en charge de la douleur avec, en parallèle, une augmentation du mésusage, des intoxications et des décès liés à ces médicaments. « La situation n’est pas encore comparable à celle des États-Unis et du Canada, mais elle nécessite la mise à disposition d’outils de prévention comme la naloxone », précise-t-elle.

Le contexte européen est inquiétant sachant qu’on assiste depuis quatre ans à une augmentation des overdoses aux opiacés. Selon Eurotox, en 2006, 600.000 Belges ont reçu au moins 1 prescription d’opioïdes sur l’année ; en 2016, ils étaient 1.200.000, soit deux fois plus en 10 ans. Parmi eux, 30.000 utilisaient plus d’une dose journalière et 7.500 plus de 2 doses journalières. On sait aussi que le nombre d’overdoses mortelles est sousestimé dans notre pays.

A la portée de tous

Dès 2014, l’OMS a fait des recommandations pour diminuer le nombre de décès par opioïdes, en améliorant l’accès à la naloxone pour les personnes susceptibles d’assister à une OD dans l’entourage des usagers (amis, famille, travailleurs sociaux…). « Tout adulte peut reconnaître une OD et administrer à temps la naloxone, c’est pour ça qu’il faut former l’entourage (au sens large) des usagers. La plupart des OD surviennent en effet à domicile en présence de témoins et ce sont donc ces personnes-là qu’il faut former à des gestes simples tels que les 1ers secours ou l’injection de naloxone », estime Anne-Christine Moreau.

La naloxone est efficace et son action rapide (quelques secondes), elle risque quand même d’entraîner des symptômes aigus de sevrage et sa durée d’action est plus courte que celle des opioïdes. « Elle n’a pas de propriété si elle est administrée seule, à savoir que, s’il ne s’agit pas d’une OD aux opiacés, il n’y a pas d’effet. Il n’y a donc aucun risque à l’administrer en cas de doute, ajoute-t-elle. Elle est facile d’utilisation sous forme de spray : une à deux instillations intranasales. La délivrance est donc possible par un nombre important de personnes, même sans formation médicale de base ou de secours ».

Leçons avant la crise

Que peut-on tirer des expériences étrangères ? « La réussite dépend du soutien gouvernemental ; l’obligation de prescription médicale freine l’accès ; il faut donner un accès large à tous les centres de réduction des risques (RDR), aux groupes d’usagers, voire de pairs à pairs ; privilégier certains usagers en résidentiel et en période d’abstinence comme à la sortie de prison ; les sessions d’information doivent être brèves (30 minutes à 1h) et gratuites… »

Pour revenir à l’exemple français, dès 2015, la forme nasale, Nalscue, a reçu une ATU (autorisation temporaire d’utilisation), ce qui a permis de former plus de 400 professionnels en addictologie. En 2016, une loi santé a reconnu l’usage de la naloxone comme outil de RDR et de prévention des overdoses, élargissant les conditions de délivrance aux structures d’addictologie non médicalisées : la naloxone étant sortie du circuit officinal n’importe qui, sous réserve d’une formation, peut la dispenser. Enfin, début 2018, une AMM est entrée en vigueur pour le Nalscue ».

Dans cette dynamique d’élargissement de la mise à disposition de la naloxone, il reste quelques pas à faire, ajoute la pharmacienne en visant notamment le milieu festif, la médecine et les pharmacies de ville. Pour le directeur de Fedito, il ne serait pas superflu de se préparer à une crise des overdoses. Un appel est donc fait aux politiques pour élargir cet accès à la naloxone et aux professionnels pour qu’ils sachent comment l’utiliser, comment s’approvisionner, éventuellement à l’étranger pour la forme nasale. « Les hépatites et les overdoses ne sont plus l’apanage des structures de réduction des risques, cela nous concerne tous aujourd’hui », conclut Sébastien Alexandre.

*21 février 2019, fedito.be //naloxone.fr

Martine Versonne

1 h pour sauver 1 vie

Comment réagir face à une surdose aux opiacés ? L’association française SAFE (équivalent de Fedito) a mis une formation gratuite en ligne sur l’utilisation de la naloxone. Conçue par un médecin, un pharmacien, des acteurs de la RDR et une monitrice de 1ers secours, elle s’adresse aux usagers de drogues, à leurs familles et leur entourage, ainsi qu’aux professionnels qui les accompagnent.

Qu’y trouve-t-on ? Des informations essentielles sur les surdoses aux opiacés, mais on y apprend surtout comment assurer la protection de la victime et des témoins, passer une alerte, administrer la naloxone, libérer les voies aériennes et faire le bilan de l’état de la victime, la mettre en position latérale de sécurité et faire un massage cardiaque. Le tout en 9 étapes avec un test final d’évaluation des connaissances et une attestation de formation à la clé.